Le jour était d'une perfection éclatante. Le ciel d'un bleu outremer immaculé dominait la ville de Giiselus, et un tel moment ne pouvait être marqué par le moindre drame.
Parmi les maisons en torchis de cette bourgade des Terres d'Elazh, celle de Hamir et Shaer Al'Mear était la plus accueillante. La salle à manger était imprégnée de l'odeur lourde de poissons rôtis, de pain chaud et de tisanes aux épices. Et en plus de cela, l'éclat d'une nouvelle broderie familiale se discernait sur les murs brunâtres, une cinquième à achever.
Un rhapsode Elazhien entonna une ballade au son d'un luth en bois massif. Sa voix, pourtant forte, peinait à surpasser la clameur du feu. Soudain, les hurlements de Shaer résonnèrent à nouveau dans Giiselus.
"Je vois le bébé ! Poussez encore, Mère. Inspirez… Expirez… Inspirez…"
La matriarche, entourée de ses quatre fils et de son époux, était en plein travail. Elle s'apprêtait à donner naissance à son cinquième enfant malgré un rythme de vie effréné entre ses grossesses successives, le conflit Elazho-Sivien, et la vente des épices. Sa beauté, intacte malgré tout, était mise en valeur par une tiare ornée de pierreries qui soulignait sa chevelure dorée et opulente. Ses prunelles, d'un bleu saphir, brillaient avec intensité.
Drôle de couple quand on y pense. Hamir, présentait un contraste saisissant avec son épouse. Les dieux du Panthéon avaient comblé ses enfants de beauté, mais l'avaient traité lui avec une certaine parcimonie. Il avait un visage écrasé, une saillie monstrueuse au front, et un museau défiguré. Ses cheveux raides dégoulinaient de son crâne frêle, laissant entrevoir deux yeux dépareillés à travers une toison clairsemée.
Les murmures des Giiseliens l’avaient affublé du sobriquet de "Maître Hamir le Cocu", en raison de son allure peu avenante. Pourtant, son épouse avait toujours réfuté ces rumeurs. Après tout, Hamir partageait avec ses enfants un pelage tabby, tout comme la petite dernière que Shaer venait de mettre au monde avec l'aide de Negh, le cadet.
"Une fille ! Nous avons eu une fille !" s'exclama Hamir avec un hoquet de joie. "Seize fois bénis pour ce don du ciel ! Enfin une dot ! Comment allons-nous l'appeler ?"
Shaer leva les yeux vers son mari. D'abord prête à l'invectiver pour sa vénalité, elle se redressa, la bouche encore sèche de l'effort. Elle ne pouvait haïr son époux. Il était trop riche et lui assurait un confort de vie trop important pour qu'elle éprouve de la haine. Vêtu d'un pourpoint vert sombre orné de lions en double rang, Hamir portait des bagues qui brillaient du même éclat que le bandeau d'or et de jade ceignant son front.
"Rashna," dit-elle enfin. "Si tu le veux bien, mon amour, nous la baptiserons Rashna…"
"Flamme, en Elazhien ?" répondit Hamir avec un sourire. "Eh bien, espérons que cela n'allumera pas les torches de la guerre ! Ah ah !"
Malgré l'humour particulier de Hamir, la famille entière se mit à rire, portée par la joie de l'arrivée de Rashna.
Dès son plus jeune âge, elle s’avéra être une enfant singulière, portant en elle les affres du flamboiement que son nom laissait présager. Sous l’œil attentif de Shaer, Rashna fut éduquée dans l’art des lettres, des langues et de la diplomatie, des compétences que sa mère jugeait indispensables pour une fille de son rang. Toutefois, ce n’était pas dans les manuscrits enluminés ni dans les discussions érudites que la jeune enfant trouvait son véritable plaisir, mais en sortant de chez elle, conflit ou pas conflit.
Ce goût pour la liberté, Rashna l’exprimait également à travers une passion pour l’équitation. Dès qu’elle fut en âge de monter à cheval, elle délaissa les jeux d’enfants pour s’échapper au galop sur les plaines dorées qui entouraient Giiselus. C’est là, sur ces étendues de paille, que Rashna découvrit l’ivresse de la vitesse et le sentiment exaltant de ne faire qu’un avec son destrier. Cette passion éveilla en elle un sentiment de déflagration, forgeant peu à peu son caractère rebelle et indépendant, bien éloigné des codes de conduite qu’on attendait des jeunes Elazhiennes de sa condition. Shaer et Hamir, bien que conscients du caractère flamboyant de leur fille, se demandaient parfois si cette flamme en elle ne brûlerait pas trop intensément, menaçant d'embraser tout ce qu'elle toucherait sur son passage.
Quelques lunes plus tard, par une aube sereine, où les premières lueurs du jour caressaient la terre de leurs doigts d'or, Rashna, chevauchant son destrier, s'aventura une fois de plus malgré les remontrances de sa famille. Les plaines ondoyantes, baignées par la lumière naissante, l'invitaient à l'évasion. Elle laissait derrière elle les préoccupations des siens et galopait, libre comme le vent, avec l'élégance d'une sylphide dansante sur les courants de l'air. Sa monture, au pelage aussi sombre que la nuit, répondait avec une grâce à chaque impulsion de sa cavalière.
"Tout doux, ma fille, tout doux... Arrêtons-nous ici prendre le thé."
[texte en cours]
par Kax